Charl#4 Histoire de protocole – Oui, la réglementation aérienne a des fois des principes que la raison ignore ?

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Aujourd’hui, j’accueille un invité : Charles Boulanguez.

Il est pilote planeur depuis 1999.

A l’époque, pas de GPS, pas de simulateur de vol planeur, pas de Flarm, très peu de technologie à bord. Nous pilotions grâce à la carte aéronautique et à notre boussole.

Pour son club, il avait décidé de coucher par écrit ses souvenirs aéronautiques.

Ceux qui l’avaient le plus touchés, ceux qui lui ont le plus appris.

Par respect pour ses écrits, je n’ai rien modifié. Je n’ai pas changer sa mise en forme.

Histoire de protocole

Cette histoire est une fiction romanesque, tout droit sortie de mon imagination. Elle ne retranscrit donc pas d’évènements ni de situations réels. La preuve en est, c’est que les aérodromes de Clermont-Ferrand et de Brioude n’existent pas, et n’ont jamais existé (pour Ambert et Issoire, je serais moins affirmatif).

C’était à l’époque lointaine où je faisais du vol à voile, en planeur, bien avant de « faire de l’ULM » comme je le fais maintenant. J’avais, pour des vacances vélivoles itinérantes, résolu de séjourner et voler successivement à Issoudun, Brioude, puis Moissac-Castelsarrazin.

Issoudun, je connaissais assez bien, j’ai une tendresse particulière, j’y avais fait mes premières armes en campagne quelques années auparavant : toujours bien reçu, on a l’impression qu’on fait partie de la famille (très rares sont les terrrains où l’on n’est pas bien reçu). Les deux autres, je ne connaissais que leur site, ils avaient l’air sympathiques, et ils se sont avérés l’être.

Arrivée à Brioude d’Issoudun vers 14 heures, en convoi (Renée avec la caravane, elle préfère, et moi en Landrover tirant la remorque de S07), installation au camping, où l’ombre est rare, petit bonjour aux gens d’Arras qui viennent là régulièrement, et montage du planeur dans la foulée, avec Emma ( 7 ans), sur son vélo, dans nos jambes. Première prise de bec avec le responsable réprimandant la petite qui fond en larmes, je lui explique bien, au responsable, à la manière de Cyrano, que je me targue de la réprimander moi-même et que je ne permets pas aux autres de seulement essayer de le faire. On est restés relativement copains cependant (c’était lui le pilote remorqueur, il a bien fallu). Décollage 18 h 00 pour un petit vol, canter d’entraînement, autour de la plateforme, en loco-local.

Le lendemain matin, briefing personnalisé approfondi (la veille c’était pratiquement pour le tour de piste). Consignes locales détaillées, les environs, les zones proches, ou plus lointaines et leurs contraintes, les terrains avoisinants et leurs caractéristiques, les possibilités de circuit, les habitudes locales, la totale, tout bien fait, sérieux (j’aime bien avoir les atouts en main, c’est avec ma peau que je « joue »). Une zone classe E dont la limite orientale frôle le terrain d’Issoire, avec un plafond au FL 65 (si pas plus), si je me souviens bien. Au dessus, une D, mais ça n’avait pas d’intérêt majeur en l’occurrence, le FL 65, c’est souvent au dessus de nos possibilités. Les zones, c’est comme les girolles, la tige, ou le pied, ou le pédoncule, c’est la CTR, et puis les TMA forment la corolle, le E en dessous, le D au dessus (ne vous laissez pas surprendre, à Lille Lesquin, c’est un peu particulier, on est plus près de la tranche napolitaine que de la girolle).

Une dernière recommandation des autochtones : « Contactez Clermont, on a un protocole avec eux ». Pas exactement frondeur, plus précisément ratiocineur, je demande (comme je l’ai vu faire par la suite à d’autres) « et qu’avez-vous obtenu en échange ? » « Rien, mais on a un protocole, on contacte ». Moi, vous me connaissez (pas bien, mais vous me connaissez), soucieux de me conformer aux us et coutumes locaux, je me résouds, pas très chaud, à l’idée de le faire. Je me souvenais d’un contact en classe E, où le contrôleur ne m’avait plus lâché les baskets de tout le vol, impossible de causer aux copains, il avait fallu rester en veille sur la fréquence… (C’était à Lille-Lesquin, aérodrome qui existe vraiment, et c’était aussi une histoire vraie). Je me prépare un circuit, modeste, juste pour le fun (il me semble que la netcoupe n’existait pas encore) : Issoire, Ambert, Le Puy. Ambert et Issoire, les yeux de la France (allez donc relire « Les copains » » de Jules Romains), ce n’est pas tant pour les kilomètres, c’est pour le symbole, et puis peut-être apercevrai-je l’hôtel de ville caractéristique d’Ambert (à moins que ce ne soit celui d’Issoire). Navigation facile : autoroute jusqu’à Issoire, plein est pour Ambert, penser à contacter Clermont, puis sud vers Le Puy que je connais du sol, Notre dame du Puy, fondue avec le bronze des canons de je ne sais quelles victoires, je ne devrais pas confondre avec un autre agglomération… Et puis, j’ai le(s) GPS, ça peut éventuellement aider, mais faire sans, ça va bien aussi. On n’avait pas SeeYou à l’époque, mais on arrivait à naviguer quand même.

La météo propice, plus que bonne, me voilà parti, après une mise en piste à l’ancienne, à pied : j’ai mon vélo d’aile, ma barre de touage, le gyrophare et le damier rouge et blanc sur le toit du Land, je suis autonome, je peux le faire tout seul, en faisant le grand tour à côté de la piste. Mais jugulaire jugulaire, il a fallu aller à pied sous le cagnard, tenant l’aile en remorque derrière une voiture de la couleur du terrain (je me suis demandé un moment si ça n’était pas par représailles, mais non, même pas). Issoire sans problème, direction Ambert, c’est là que je vais contacter :

« Clermont de Fox-Charlie Echo Sierra Juliette, Bonjour… » Les quelques rares fois où j’ai essayé par le passé de me servir de S07, mon numéro de concours, comme indicatif, ça n’a jamais franchement bien marché. Pourtant, quand des contrôleurs sérieux discutent avec des avions sérieux, ils n’utilisent pas l’immatriculation de l’avion, mais plutôt un truc genre Air France 218. Il faut dire que leurs vols sont généralement planifiés, je ne peux pas en dire autant des miens.

« Fox-Charlie Echo Sierra Juliette de Clermont, Bonjour… »

Là, c’est à moi de parler, bref, concis, aéronautique, je m’applique

« Un planeur LS3 monoplace, sans transpondeur, Est d’Issoire en direction d’Ambert, à 1400 m, mon altitude de travail variera entre 1000 m et 1800 m » J’avais tout dit, en peu de mots, sans bafouiller, j’étais fier de moi. La réponse m’a surpris :

« Sortez de mes zones, vous n’avez rien à faire là !» Et moi, comme un collégien victime d’une injustice, accusé d’une faute qu’il n’aurait pas commise, obséquieux :

« Mais, M’sieur, c’est du E ! »

Il renouvelle ses exhortations, je suis de moins en moins sûr de mon bon droit, mais je réaffirme que je suis en espace E.

« Stand by, Sierra Juliette… »

Long moment de silence, d’angoisse. Pendant ce temps-là, j’avançais gentiment vers Ambert, surveillant le ciel, guettant l’hélicoptère de la Gendarmerie des Transports Aériens, ou pire encore, d’une paire de chasseurs de l’Armée de l’Air. Déjà, en voiture, je ralentis instinctivement quand je vois les forces de l’ordre sur le bord de la route. Ici, en cas d’infraction, je ne risque tout de même pas un tir de missile : c’est quoi déjà les gestes de soumission, il faut sortir son train ? Le plan Vigipirate n’existait pas encore, mais quand on vous met dans la peau d’un coupable, il y a de quoi stresser, penser qu’on n’a pas bien lu les documents, qu’on n’a pas bien interprété les zones, et pourtant, dieu sait que j’avais préparé mon vol. Le ciel, heureusement, était clément, les pompes faciles et régulières, le plafond à plus de 2000 m, il n’aurait plus manqué que je fasse un point bas. Tout de même, je sais où je suis, et à la lecture, la carte régionale n’apparaissait pas ambiguë. Aurais-je mal interprété certains éléments du briefing. Gros moment de doute, le silence est ce qu’il y a de pire… Comme seul élément de réconfort, je me dis qu’il est très occupé, qu’il n’a pas que mon petit planeur à gérer.

« Echo Juliette … » Blanc.

« Echo Juliette de Clermont … » Re blanc.

« Charlie Sierra … »

« Charlie Juliette de Clermont » Décidément il appelle du monde qui ne répond pas… A moins que … Je prends l’initiative :

« Clermont de Fox-Charlie Echo Sierra Juliette, est-ce moi que vous essayez d’appeler ?»

« Oui ! Votre altitude, ça fait combien en pieds ? »

« Vous savez, en vol à voile, on s’exprime en mètres, en kilomètres, en km/h, c’est une tradition, un peu comme les points en japonais pour le judo… Mais pour les pieds, il suffit, à la louche, de diviser par trois… mais moi, vous savez, le calcul mental… »

En réalité, ça n’est pas compliqué, quoique j’oublie toujours la formule de conversion. Et puis je répugne à utiliser autre chose que le système métrique réglementaire universel MKSA. Il n’y a plus que les retardataires (les retardés ?) et les aviateurs pour utiliser les pieds et les nœuds….

Long silence… Sourde angoisse, est-ce qu’il ne va pas penser que je me suis moqué de lui ? Silence interrompu par un appel de mon correspondant :

« Air France 369, de Clermont… »

« Clermont, de 369… »

« Vous avez dans vos parages un planeur, faites attention, ouvrez l’oeil… » Et la réponse goguenarde, rigolarde, d’un pilote qui devait savoir ce qu’est le vol à voile (et qui avait vraisemblablement écouté toute la conversation précédente) :

« Là, voyez-vous, on est au-dessus de la couche, ça m’étonnerait qu’il s’y trouve… »

Je ne sais si ça a rassuré « mon » contrôleur, mais on ne l’a plus entendu un long moment, au point que je me demandais quoi faire : rappeler, attendre encore un peu… Et enfin :

« Fox-Charlie Echo Sierra Juliette… »

« De Fox-Charlie Echo Sierra Juliette, j’écoute … »

« Fox-Charlie Echo Sierra Juliette, vous pouvez quitter !

« De Fox-Charlie Echo Sierra Juliette, merci Monsieur, au revoir Monsieur… » Et là, il m’a laissé tout seul dans ma classe E, sans reparler de m’en expulser, vraisemblablement pour s’occuper d’avions sérieux « au dessus de la couche ». J’ai continué mon vol sans autre souci, dans du non contrôlé, ou j’ai d’ailleurs raté le gain de 3000 m de peu…

Ce dialogue est une retranscription approximative, ce n’est pas très grave, c’est une fiction romanesque, pour ne pas dire romantique. Le langage aéronautique est certainement beaucoup plus précis. N’empêche que je me demande encore à quoi servait ce protocole qui obligeait à contacter, et ce qu’ils avaient obtenu en échange, l’intérêt du contact de ce jour-là ne m’a pas sauté aux yeux. A mon retour au terrain, j’ai raconté mon histoire au responsable, posé des questions. Les réponses ont été floues, énoncées en regardant distraitement le plafond (tout compte fait, il y avait peut-être bien des représailles…).

De ce fait, maintenant, quand j’entends le mot protocole, je rigole…

Tu veux lire plus de récits de Charles

Charles a écrit au total neuf récits, dont celui-ci.

Voici l’ensemble de leurs liens sur le blog :

En bref

Et toi, as-tu une anecdote à propos de tour de contrôle ou de réglementation ? Partage-le moi dans les commentaires !

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Ailodie

Je m'appelle Ailodie. Pilote planeur depuis 2002, je suis aussi élève pilote ULM. Coach, auteure de livres sur ce qui vole et artiste peintre, je ne suis ni instructrice, ni compétitrice. J'ai découvert le plaisir de partager avec : d'autres pilotes, des pilotes faisant leurs premiers vols et leurs proches. Mère de deux enfants en bas âge, ce qui vole est ma passion au quotidien. C’est pour cela que j'ai fondé " Des ailes pour rêver " : mettre à ta disposition tous les conseils, techniques et astuces éprouvés pour concrétiser tes rêves d'évasion dans les airs, seul ou en compagnie de tes proches. Sans te prendre la tête, pas à pas et sereinement.

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