Charl#9 Une vache, parmi tant d’autres… (Planeur)

Partager l'article !
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Aujourd’hui, j’accueille un invité : Charles Boulanguez.

Il est pilote planeur depuis 1999.

A l’époque, pas de GPS, pas de simulateur de vol planeur, pas de Flarm, très peu de technologie à bord. Nous pilotions grâce à la carte aéronautique et à notre boussole.

Pour son club, il avait décidé de coucher par écrit ses souvenirs aéronautiques.

Ceux qui l’avaient le plus touchés, ceux qui lui ont le plus appris.

Par respect pour ses écrits, je n’ai rien modifié. Je n’ai pas changer sa mise en forme.

(Le dessin me fait toujours rire. ^-^ Il est extrait du livre « Quand Maman vole en planeur, Estelle et Thibaut racontent« .)

Une vache, parmi tant d’autres…

Concours Inter-régional Nord Pas de Calais Picardie : Concurrent sans illusion, j’ai participé à toutes les épreuves de cette compétition dont je garde comme souvenir le plus marquant le fait que, si j’ai toujours pris le départ, je ne me suis jamais posé sur le terrain d’Abbeville. C’est dire que mon expérience de la vache s’est énormément enrichie à cette occasion. L’une d’entre elle n’a pas manqué de pittoresque. J’avais pris le départ très motivé, non pas pour gagner, mais au moins pour rentrer au terrain. Tout semblait pourtant jouable, j’avais parcouru 212 km sur les 250 prévus, honorable, sans plus, ça devait rentrer, et puis la convection s’est affaiblie prématurément sans signes prémonitoires (ou alors je ne les ai pas détectés, c’est aussi fort possible). Me voila en train de spiraler pour la pompe qui rentre, ou plutôt de la chercher, cette pompe qui monte, parceque pour l’instant, c’en est une qui ne monte pas beaucoup, mais alors vraiment pas beaucoup, au point de ratisser pour trouver où ça peut monter mieux, là, le village, non là, pas là non plus, la petite usine, le petit creux, le bosquet bref, plus rien de sérieux, la vache se dessine, les champs confortables, celui-là ira bien, avec le chemin qui monte au village au bord de la nationale. VERDO, STVBCR, Routine respectée comme à la parade, gage de sécurité : Vent arrière, base, finale… Vu de la courte finale, ce champ est rudement long, je rentre les AF pour me poser loin devant, le chemin d’accès est à l’autre bout. Petite surprise indétectable près du sol : dévers droit assez marqué. Pas d’autre choix que de mettre les ailes parallèles au sol, et de contrer aux pieds. Pas académique, mais efficace (du coup, j’ai relu sur le sujet : rien dans le bouquin bleu, juste une phrase dans « le vol sur la campagne » qui dit comme ça qu’il faut éviter cette situation, ce qui me fait une belle jambe). Me voilà posé dans les plantules de maïs, j’ai bien dû en abimer deux ou trois. Je sors de la machine, ôte le parachute, et fais comme à peu près tout le monde en pareil cas, je soulage ma vessie. Effectivement, ce champ est très grand (j’ai mesuré plus tard 850 m).

Là bas tout au bout, à 700 mètres donc, sur le chemin, je vois apparaître un gros camion de pompiers, mais vraiment gros, pas vraiment la grande échelle mais presque, toutes sirènes hurlantes et tous gyrophares en action, illuminé comme un arbre de Noël, qui rentre dans le champ, dans ma direction. Quels signaux non ambigus faire (avec une seule main, je vous le rappelle) pour dire à un camion de pompiers venu à votre secours de stopper en plein élan ? Aucun ne m’est venu à l’esprit, de ce fait, honte à moi, mais pourquoi le cacher, j’ai pour ainsi dire, au propre comme au figuré, laissé pisser. A peu près à mi parcours, ils se sont enfoncés dans le sol meuble malgré les gros pneux basse pression, et sans perdre leur sang froid, pour ne pas risquer de s’enliser, ils ont fait demi-tour et sont retournés sur le chemin d’où ils venaient, et où ils m’ont attendu. Arrivé près d’eux, je leur ai fait remarquer que les dégats de mon petit planeur n’étaient rien à côté de ceux qu’ils avaient provoqué avec leur engin, mais bon, ils étaient comme l’enfer, pavés de bonnes intention : ils ne pouvaient pas savoir, ils pensaient que j’avais besoin d’aide urgente, que de gesticuler de loin pour leur prouver ma bonne santé les avait renforcés dans l’idée qu’il y avait une deuxième passager blessé dans l’avion, bref un maximum de bonnes raisons pour justifier d’un maximum d’ornières de fortes taille. La malchance avait voulu qu’ils soient en manœuvre dans les parages, et qu’ils aient vu le planeur tournoyer puis « piquer » (je veux bien admettre que la finale du LS3a avec les landings peut surprendre les non initiés, de là à confondre avec un piqué…). Bref, on discute, on s’explique, je préviens le PC vache, coordonnées, points tournés, rien que du classique, et alerte également ma dépanneuse, rendez-vous au bord de la nationale au débouché du chemin dans la petite agglomération. Curiosité légitime des soldats du feu, nous voilà partis vers le planeur pour une visite impromptue : tableau de bord, gouvernes, bref, les questions habituelles.

Notre petit groupe revient vers le camion, pressé d’attendre le dépannage sur la route, quand au bout du chemin arrivent les gendarmes. Avec le gyrophare, mais pas la sirène (ils ont la radio les pompiers, et ils ont un peu extrapolé et laissé parler leur imagination). Ils sont tout surpris de trouver un seul pilote, en bonne santé sur ses deux pattes arrières. Ils ont quand même fini par éteindre leurs gyrophares. Retour auprès du planeur pour une nouvelle visite de curiosité, pour les mêmes explications, il y a même des pompiers qui y sont revenus. Retour vers le chemin et les véhicules, je suis de plus en plus pressé de réceptionner ma dépanneuse sur la grand’route. Mais la maréchaussée ne l’entend pas de cette oreille. Après une longue conversation radio avec qui de droit, les chefs, la préfecture, que sais-je, ils reviennent sur moi et me demandent évidemment mes papiers : la procédure, c’est la procédure, après tout, c’est « stricto sensu », une catastrophe aérienne. Mes documents sont dans le planeur, à plus de 700 m de là, je vous le rappelle. Je rechigne à y aller d’emblée, ma dépanneuse va arriver, et si je ne l’attend pas au bord de la route, elle va s’inquiéter, chercher sa route avec une remorque de planeur, c’est sa hantise.

Finalement, on transige, je me paie l’aller et retour au planeur pour en ramener les papiers, et eux, pendant ce temps, vont l’attendre sur la route. Complaisamment, ils l’aideront à faire demi-tour sur la nationale avant de la guider. Sur ces entrefaites, le propriétaire du champ, alerté par on ne sait quoi, par on ne sait qui, comme toujours les paysans dès qu’on pénètre sur leurs terres, arrive sur les lieux (il faut dire qu’un camion de pompiers rutilant, ce n’est pas fait pour faire discret, ce n’est pas un véhicule militaire en tenue de camouflage). Je lui explique ma mésaventure, et on retourne là-bas au loin voir la machine. Excuses plates pour le dérangement, pour la détérioration des cultures, je suis assuré, si besoin constat, bref, les choses habituelles. Il semble plus intéressé par les traces du camion de pompiers que par autre chose (en dehors du planeur, ça s’entend). Conversation sympathique, décontractée, portant comme on s’en doute sur le vol à voile, il téléphone à sa femme et lui propose de venir voir un planeur de près. Le temps de revenir sur le chemin, elle arrive avec son gamin.

Revoilà les gendarmes avec mes dépanneurs (Patrick disponible après les envols, puisque pilote remorqueur, s’est proposé pour nous aider). Dès lors, épluchage des papiers : Il a fallu expliquer la licence sportive « qui comprend l’assurance responsabilité civile », la licence de pilote qui fait office de « permis de piloter ». Le carnet de route était resté dans le planeur, heureusement, ils ne me l’ont pas demandé, il aurait fallu que j’y retourne. Pour le constat, ils prennent une photo avec un petit appareil jetable en carton, en restant sur le chemin, pas pressé de retourner à  l’autre bout du champ, mais je ne suis pas sûr qu’à cette distance (700 m je vous le rappelle) le résultat sur la pellicule soit plus significatif qu’une chiure de mouche… Ils font leur rapport par radio et vérifient que je ne serais pas éventuellement recherché, que je suis « inconnu des services de police » comme on dit.

La meilleure façon de faire sera de mettre l’arrière de la remorque dans le champ, en contrebas, inclinée vers l’arrière, et de ramener le planeur en bonne place pour le démontage. Je me propose d’amener la voiture en marche arrière pour épargner la culture, mais le paysan blasé nous conseille d’y aller franchement, il n’est plus à ça près, après le camion et tous ces piétinements. Les gendarmes, après avoir vérifié qu’il n’y avait aucun souci, aucun contentieux, que tout se règlerait par les assurances si besoin était, nous saluent et nous abandonnent.  Nous voilà partis pour notre dernier aller et retour sur ce terrain. Les pompiers nous quittent aussi, leur curiosité pour le démontage apparemment émoussée, le reste n’est que de routine : le gamin dans le planeur, le retour en tenant l’aile, le démontage classique et sans surprise. Après les quelques poignées de main de rigueur (il y avait quelques curieux supplémentaires), nous finissons par apprendre, à mots couverts, qu’un vieux différend oppose le capitaine des pompiers au paysan, une solide dispute dont plus personne, comme à l’accoutumée, ne connaît les tenants ni les aboutissants, et que l’incident a donné lieu à un superbe prétexte à l’un pour rouler sur les terres et détériorer les cultures de l’autre, ça explique en bonne partie le zèle à me porter secours. J’ai cru comprendre aussi que le souci principal semblait de tenter de faire peser la responsabilité des dégâts sur les sauveteurs trop enthousiastes, ou leur chef, mais ça paraissait difficilement possible : le primum movens de l’affaire, c’était quand même le planeur au milieu du champ. Je suis repassé par là en vol trois ou quatre semaines plus tard : les dégâts n’y étaient plus apparents, les ornières n’étaient plus visibles, la végétation avait repris ses droits…

La suite du dévachage est anecdotique, banale. Ce n’est qu’en calculant que j’avais parcouru onze fois la longueur, soit 7,7 km dans le champ que je me suis senti fatigué, et que je me suis juré, mais un peu tard, que je m’arrangerai pour me poser, la prochaine fois, beaucoup plus près du chemin d’accès

Tu veux lire plus de récits de Charles

Charles a écrit au total neuf récits, dont celui-ci.

Voici l’ensemble de leurs liens sur le blog :

En bref

Et toi, quels sont les principales enseignements que tu as tiré de ce qui t’a le plus stressé ? Partage-le moi dans les commentaires !

Si tu as aimé cet article, merci de le partager (Facebook, LinkedIn, email…)


Partager l'article !
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Ailodie

Je m'appelle Ailodie. Pilote planeur depuis 2002, je suis aussi élève pilote ULM. Coach, auteure de livres sur ce qui vole et artiste peintre, je ne suis ni instructrice, ni compétitrice. J'ai découvert le plaisir de partager avec : d'autres pilotes, des pilotes faisant leurs premiers vols et leurs proches. Mère de deux enfants en bas âge, ce qui vole est ma passion au quotidien. C’est pour cela que j'ai fondé " Des ailes pour rêver " : mettre à ta disposition tous les conseils, techniques et astuces éprouvés pour concrétiser tes rêves d'évasion dans les airs, seul ou en compagnie de tes proches. Sans te prendre la tête, pas à pas et sereinement.

Laisser un commentaire